S’il y a une image ridicule, douloureuse et insoutenable dont je ne parviendrai jamais à me départir, c’est bien celle de la décoration du corps sans âme de la Grande Ame qu’était le Pr. Joseph KI-ZERBO, cette virtuose de l’Histoire.
Durant toute la vie aussi bien chargée intellectuellement que politiquement du Pr., celui-ci n’a eu droit à aucun honneur, à aucune reconnaissance d’une telle envergure. Je vois encore l’image des gouvernants du moment, à la maison mortuaire, se surpassant en force de mots pour souligner les grandes qualité et la très forte personnalité du Pr. Pourtant, de son vivant, il a été traqué, humilié, ridiculisé.
Eh bien, cette image douloureuse dont je parlais tantôt vient d’être malheureusement rappelée à ma conscience, telle une plaie que l’on remue subitement avec un couteau. J’ai pris encore une fois, toute la mesure du complexe, du malaise mais aussi du drame burkinabé. Le complexe de toujours vulgariser, banaliser, ridiculiser l’intellectuel pour lui faire signifier à ses propres yeux qu’il n’est rien, qu’il ne vaut rien. Le malaise de toujours vouloir coûte que coûte défendre l’indéfendable, en croyant qu’on fait bien alors qu’on ne vous demande rien. Le drame de vouloir toujours jouer au « DJ-mania » ou encore au « Madame la Marquise, tout va bien, très bien » dans la perspective d’une hypothétique promotion politique. Il semble d’ailleurs que c’est le jeu le plus favori des politiciens au sens bas du mot, par ces temps qui courent. Mais enfin !
Cette image douloureuse, c’est Michel OUEDRAOGO, qui me la rappelle, à travers son article paru dans le journal L’Evènement, n° 117 dernier au titre tendancieux : « Quand un professeur et un docteur font reculer notre démocratie » faisant allusion par là aux universitaires Augustin LOADA et Luc IBRIGA qui avaient dans des interviews accordés à l’évènement n°116 fait une analyse froide de cette séquence de notre processus démocratique que sont les élections législatives.
Cette analyse de nos deux universitaires a visiblement poussé Michel OUEDRAOGO hors de ses gongs (pour quelles raisons ?) au point de faire une mise au point dans l’Evènement. L’idée générale, c’est que ceux qu’il appelle ironiquement « le professeur et le docteur » n’auraient jamais dû dire que la démocratie burkinabé est en recul. Et pour cause : elle va bien, malgré ses imperfections, elle va bien quand même; la majorité obtenue aux dernières législatives est l’expression d’une légitimité forte. Apparemment, Michel OUEDRAOGO semble être très allergique aux critiques qui tendent à mettre en évidence, un quelconque point faible du parti majoritaire : « Cette facilité à vouloir charger le parti majoritaire de tous les pêchés du Burkina démocratique commence à être lassante ».
Bref. Je ne m’attarderai pas sur les motivations ni les arguments avancés par Michel OUEDRAOGO pour tirer à boulet rouge sur nos deux universitaires. Ils relèvent d’une autre logique qu’il faut chercher dans les règles de la séduction politique.
En revanche, je m’attarderai sur les tentatives de Michel OUEDRAOGO à vouloir faire passer nos deux universitaires pour de piètres analystes, constitutionnalistes. Et c’est là qu’il y a problème. Je trouve que cette tentative est grave. Elle l’est d’autant plus qu’elle ne relève pas de l’anecdotique ; elle traduit une tendance générale alors très en vogue au Burkina Faso et qui consiste à ridiculiser les intellectuels, comme précédemment rappelé. C’est pourquoi, je trouve qu’elle est pernicieuse. C’est pourquoi, je trouve qu’elle interpelle.
N’en déplaise, le Pr LOADA et le Dr IBRIGA, ne sont pas de vulgaires constitutionnalistes ! Ce sont d’éminents intellectuels qui font la fierté de l’université de ouagadougou. Pas seulement de Ouagadougou car ces deux constitutionnalistes que Michel OUEDRAOGO tente de ridiculiser sont sollicités depuis l’extérieur sur des questions cruciales relatives à la démocratie en Afrique et leurs réflexions font autorité ! Pauvre de nous ! Ce n’est qu’au Burkina Faso que nous ne mesurons pas ce que représentent nos intellectuels.
A défaut d’avoir un minimum de considération pour nos intellectuels, il faut se garder de les banaliser, surtout lorsqu’ils mettent le doigt ou interpellent nos consciences sur des questions justes car les intellectuels de la trempe du Pr LOADA et du Dr IBRIGA ne courent pas les rues. Ce sont des constitutionnalistes avérés. Ce sont des « techniciens », qui lorsqu’ils font des analyses, le font avec tout le recul nécessaire, avec toute la rigueur technique nécessaire et de façon entièrement désintéressée. Il me semble qu’on ne devient pas analyste politique ou constitutionnaliste par hasard, et si quelqu’un à une quelconque leçon en matière de constitutionnalisme ou de pratique démocratique à donner, ça n’est certainement pas à ces deux-là qu’il faut la donner ! C’est pourquoi je pense qu’il faut avoir un peu d’égard à leur endroit. Nos intellectuels en général méritent mieux.